Posté par
Caroline
New Delhi
D'abord les faits :
- Je suis arrivée à Delhi le 24 août, à 6 heures 40 du matin. 5 autres longs ourriers atterrissaient au même moment et j'ai faillis me faire écraser 2 fois par les foules impatientes de passer la douane.
- Mon contact à Delhi s'appelle Sanjit Das, 32 ans, il mesure 1 m 70, il a un sourire splendide, un frère anthropologue, et une maison pleine de livres. Il est photojournaliste pour Bloomberg et parcourt les routes cabossées de l'Inde dans une voiture pourrie pour des reportages. Il m'a accueilli chez lui pendant 4 jours.
- J'ai trouvé un appart en collocation avec Cornelie, une hollandaise qui bosse à Delhi depuis 6 mois. Elle aime la bière indienne, marchander les prix gentiment et arranger notre terrasse, qui fait 6 enjambés sur 9…
- Je suis en stage chez CNN IBN, la chaîne de « breaking news » en continu. Je fais le shift matinal de l'international desk : 7 heures  15 heures, 6 jours sur 7.
Mes collègues
Je dois dire que j'espérais faire une entrée plus triomphale en qualité d'unique non indienne sur les quelques 50 journalistes du plateau et les milliers d'employés de ma buiness tower… Entre la cantine et mes questions idiotes sur le fonctionnement de leurs programmes, j'ai fini par en rencontrer une demi douzaine. Je n'ai pas encore retenu un seul prénom, ils les ont tous inscrits sur mon carnet. L'autre matin, grosse crise: la voiture du bureau sensée venir me chercher le matin n'arrivait pas… J'ai fini par appeler un des numéros au hasard, j'ai réveillé mon interlocutrice qui m'a néanmoins très gentiment aidée. Je n'ai jamais réussi à savoir qui j'avais eu au téléphone… Une voix féminine et un accent indien… Depuis je souris avec beaucoup de gratitude à toutes les personnes du bureau qui remplissent ces deux critères … Je me fais plein de copines.
Mon premier jour de travail a coïncidé avec le shift d'une de mes patronnes. En arrivant, elle m'a trouvée en train de fouiller 3 sites d'agences presse à la recherche de dépêches internationales dignes d'intérêt. Elle m'a très vite annoncé… « Pas la peine, à cette heure ci il y a plus grand-chose… Mais…tu es sur Facebook ? » Et la voilà en train de se connecter sur 10 boites de messageries différentes et d'engager des dialogues sur msn et google talk simultanément. Après une heure à ce rythme là, elle me propose d'aller prendre une pause café. Mais trêve de plaisanterie… Connaîtrais-je quelqu'un qui aurait une chambre à prêter pour quelques heures par jour ? Elle vit chez ses parents et son copain (qui travaille aussi ici) vit dans une résidence pour jeunes hommes. Et puis dans CNN, il y a des cameras de surveillance partout. Je ne sais pas trop comment on en arrive là, mais en passant, elle m'explique aussi, comme si elle arrivait enfin à assumer, qu'elle n'aimait pas tellement les partouses.
De retour dans le bureau, je m'accroche à ma chaise roulante dernier cri et tente de retrouver mes quelques repères indiens, si bien appris par documentaires et livres interposés : le système de castes, les mariages arrangés, le poids de la religion, des traditions... Je compris par après pourquoi c'était ELLE la patronne : elle a fait ses études aux States… et je fus presque rassurée de voir que mes autres collègues rougissaient bel à la mention du mot « sexe », faisaient bien des signes de respect à l'approche des temples hindous sur la route du bureau. Celles-là sont très maternelles, m'appellent tous les matins pour m'assurer qu'on soit bien venu me chercher au bureau, me déconseillent passionnément de manger certains des currys, de sortir le soir après 22 heures et m'interdisent de prendre le bus.
Sinon, je suis devenue très copine avec Ajay. Futur grand politicien indien j'en suis certaine, on s'invite en alternance à déjeuner à la cantine, il me donne de longs cours sur l'histoire de l'Inde et on complote ensemble sur comment prendre le pouvoir à CNN-IBN et arrêter de diffuser de la merde.
CNN IBN
Mon boulot ici : sélectionner les dépêches internationales dignes d'intérêt, trouver la vidéo qui lui correspond, l'enregistrer dans le système et écrire les 5 lignes que lira la présentatrice. Pour donner un exemple, le jour ou Gonzales quitte Bush, je me dépêche de trouver la vidéo et de traduire en 5 lignes l'importance de cette démission. Mais… Ce jour là, le « breaking news » international qui a retenu l'attention de mon éditeur en chef : un chien avait hérité de 12 millions de dollars de sa maîtresse et devenait ainsi l'animal le plus riche du monde…
Chaque jour, j'essaie quand même d'intégrer l'une ou l'autre dépêche sur les manifestations en Birmanie, sur les propos d'Ahmadinejad, sur les sommets… En sachant que la découverte du plus grand diamant du monde, ou le problème des requins blancs pour les surfeurs en Afrique du sud triomphera, s'emparera du précieux et minuscule espace accordé à l'international. Et il faut dire que… pourquoi s'intéresser aux nouvelles internationales quand en Inde même, on arrive a créer des breaking news puissantissimes ? Chaque jour, les corps déchiquetés par les bombes ou les accidentés de la route défilent sur CNN-IBN sans aucune pudeur. La vidéo envoyée par un correspondant ne fait que 2 minutes mais montre un voleur fouetté par le peuple en colère ? Diffusons le en boucle…
Et puis vint la gloire….
Je me plie aux faits divers internationaux (les catastrophes naturelles ont aussi un certain succès), mais mon grand moment de gloire chez CNN IBN c'était il y a quelques jours : je fus recrutée dans les couloirs par une jeune femme qui croulait sous des couches de maquillage. Elle parvint à articuler qu'elle avait besoin d'une figurante pour une émission. Pourquoi pas ? Me voilà donc partie en voiture avec la jeune présentatrice toute cool, son cameraman, un technicien et un chauffeur. Elle nous amène dans une maison de particuliers pour tourner un épisode de sa série « que faire à Delhi le week-end ? » Cette semaine, il s'agit de parler de ces nouveaux magasins qui vendent des thés aux mille fragrances. Je la vois alors répéter avec enthousiasme les premières phrases de son show… : « Tired ? Feeling down ? Well tea could just be the perfect drink to soothe your body and mind… Tea can be your wake up call, or could be perfect during mental or physical effort… Well for amazing teas, just come to this adress …. » Ce n'est pas une pub, mais bel et bien du "feature news".. Et moi… il faudrait que je me réveille, que je baille et m'étire puis que je boive une tasse de thé avec enthousiasme.
Me voila donc entourée de la présentatrice vedette, des deux techniciens et de la maîtresse de maison, dans un pyjama, dans un lit, en train d'avoir l'air d'avoir une irrésistible envie de thé. Au bout de la deuxième prise, mon enthousiasme n'est toujours pas à la hauteur… Je lui propose de recommencer… « Oh non… De toute façon, cette émission, personne ne regarde…»
Le déjeuner
J'arrive parfois à m'incruster avec 2-3 collègues. Je m'estime flattée quand le groupe parle anglais, pour m'intégrer dans la conversation… Je me rends compte très vite qu'il n'avaient l'intention de n'en dire que quelques bribes …isolées dans tout plein d'hindi. Depuis, je me suis lancée dans une étude extensive sur cette complexe question de la bilingualité indienne… pourquoi de l'anglais là plutôt que là ? Evidemment, dans la rue, parler anglais au peuple fait « high society », mais quand ils se retrouvent entre eux ? Je constate que quand ça gueule assez fort c'est de l'anglais, très tres fort ça repasse à l'hindi. Pour le reste, attendez les tableaux statistiques que je vous ferai parvenir dans les jours qui viennent…
La cantine
Meilleur moment de la journée (après la voiture le matin), la cantine sert chaque jour pour un prix presque très syndical (25 cents) du pain, du riz, du yaourt, et puis plusieurs sortes de currys, plus ou moins foncés, avec plus ou moins de morceaux de mixtures végétariennes qui flottent dedans (ça flotte, mais avec beaucoup de gueule… de loin, on dirait de la viande) Tout cela sur un plateau qui ferait verdir de jalousie les équipes de British Airways : du bon métal, des trous de taille et de profondeur variée pour chaque curry. Ca fait très joli. Je prends énormément de plaisir à manger avec les mains, je racle, je suce mes doigts, je renverse un maximum et y trouve l'immense satisfaction d'une rebelle qui aurait le courage de cracher sur son éducation (me manque juste une cause). Quand à la grassitude de l'affaire, je préfère me dire que c'est tout bon, c est des légumes. Comptez trois lavages pour faire disparaître l'odeur de vos mains et puis, la teinture jaunâtre qui semble ne pas partir vous donne l'air de quelqu'un qui aurait fumé 3 paquets par jour pendant 3 vies … avec pas
deux, mais dix doigts, la classe…
A noter
En plus de venir me chercher le matin, et de me servir des repas pas chers, CNN IBN offre à ses employés un petit déjeuner tous les matins et des cafés plein de sucre et de lait, à volonté, sortis d'une vraie machine Nescafé. Je ne m'en suis toujours pas remise. Chaque café, chaque petit déjeuner m'offre l'occasion de réfléchir sur le fonctionnement du communisme dans l'entreprise. Qui prend du café ? En quelles quantité ? Se met-il des limites ?
Les alertes
A part le café, ce qui me réveille le matin, ce sont les alertes de l'AFP locale. Une sonnerie incroyable style laser/soucoupe volante retentit sur les ordinateurs du fond du plateau, un par un se rapprochent, pour enfin sonner et apparaître sur le mien. Ca éveille la curiosité… Disons juste que l'AFP locale a la dégaine de l' « urgent » assez rapide… je suis toujours très déçue de ne rien comprendre aux dépêches, sauf quand c'est des morts, mais outre me réveiller, ils me donnent une certaine importance et un sentiment d'appartenance.
Les trajets
Le soir, je rentre avec le bus de la boîte ce qui me donne l'occasion d'entendre les matchs de criquets commentés à la radio. Et puis, je prends un auto rickshaw ou tuk tuk pour rentrer chez moi. Et de ça, je ne m'en remets vraiment pas. Chaque fois que je peux monter dans ces petites machines qui font du vent dans les cheveux, qui avancent pas dans les côtes, qui rouspètent en plein coeur du trafic, qu'on éteint aux feux rouges et qu'il faut rallumer à la hâte dès que ça passe au vert, je jubile. Le matin, je vais me poster devant ma maison à partir de 6 heures, cartable à la main pour attendre la voiture du bureau. Les vendeurs ambulants commencent leurs tournées, parmi eux, le distributeur de journaux… Il projette ses paquets vers les terrasses des abonnés. Pots de fleurs ? Petitesse ou hauteur de la terrasse ? Rien ne le perturbe, pas même moi qui le contemple avec plus d'admiration, chaque fois qu'avec un gracieux 'pouf', son paquet atterrit sur la terrasse désirée. Pour m'impressionner, il envoie aussi certains journaux alors qu'il est encore sur sa bicyclette. Même pas un pied à terre, même pas une oscillation, même pas un grimace dans l'effort. Quand la voiture est là, je vais me serrer entre deux collègues, et comme les trajets empruntés sont chaque fois différents, j'espère
secrètement que le chauffeur se trompera pour rouler plus encore dans les rues de Delhi de 6 heures du matin. La fin de notre course tombe en même temps que le début des classes. Et alors, comme par magie, de partout apparaissent des garçons et des filles, en uniformes, les cheveux tressés et attachés en deux boucles avec des nœuds rouges, à pied, à dix sur les rickshaws ou assis sur les selles des vélos qui tremblent sur les rues cabossées. Il fait encore frais, Delhi s'éveille.
La suite des faits :
- Voilà cinq semaines maintenant que je fais défiler en alternance deux jupes et un pantalon chez CNN-IBN
- J'ai eu l'occasion de faire trois sorties hors de Delhi, un long week-end à Varanassi avec Cornélie ma kokoteuse et Jean-Benoît, mon collègue historien. 7 heures à Agra, en tête à tête avec le Taj, deux jours de reportage avec Sanjit, mon ami photographe dans les tréfonds de l'Uttrah Pradesh. Je partirai lundi pendant 4 jours pour un projet photo dans le sud.
- Hier à 23 heures 33 j'ai fini d'éditer mon deuxième reportage CNN IBN dans la série « India seen by a foreigner »
- Mon numéro à Delhi : +91 995 3040565
- Cet ordinateur clavier qwerty a sélectionné une série de mots et lettres auxquels il a décidé de ne pas attribuer d'accents. So be it.
Mon quartier – Mes voisins
J'habite un quartier de Upper class Indians, apparemment pas assez cher pour les Lower class Occidentals. Je vis au premier étage, au dessus d'une famille indienne: une voiture, un jardiner qui arrose quotidiennement les 8 pots de fleurs un fils très très gâté. A cause de lui, le marchand ambulant bonbons-balons pour enfants pourris passe dans notre rue 4 fois par jour en soufflant dans une trompette insupportable. Si le petit est là, il sera accroché aux grilles de la maison dans les 10 minutes, accompagnant ses pointages du doigt de 'huhu huu' (il ne parle pas encore), et on lui donnera son ballon. Sa mère nous aperçoit sur notre terrasse… D'un air amusé, faussement exaspéré elle s'exclame, "c'est déjà son troisième de la journée"…
Ce sont néanmoins de charmants voisins. L'autre jour, j'étais partie "souper" (je me mets résolument au belge tant que je le peux encore) dans un restaurant italien du quartier avec ma kokoteuse. Italien? Mais pourquoi du mauvais italien quand on peut manger du bon indien? Et bien parce que le mauvais italien propose une terrasse, fait très rare pour Delhi. Les restos air-co sont trop chers pour tous, sauf pour les new middle class, qui pour faire honneur à leur rang se doivent de ne pas supporter les températures extérieures de la saison. Avoir froid, sous l'air conditionné, attraper un rhume d'air conditionné est le comble du chic. Cornélie et moi étions donc les seules assises dehors, nous avons commencé par boire nos bières à l'intérieur (pas de permis alcool pour l'extérieur), mangé nos pizzas sur la belle terrasse, et rejoins nos bières dans l'air conditionné après le repas pour fumer une cigarette interdite dehors. Tout un programme.
C'est alors que l'on croise ces chers voisins (à l'intérieur évidemment) qui proposent de nous ramener. Nous acceptons volontiers, mais sur le chemin du retour, les pauvres parents s'excusent platement, il faudra faire un détour. Leur fils veut absolument un 'pani' et risque de pleurer toute la soirée s'ils ne passent pas au magasin. Très bien. Mais, vous connaissez? Vous voulez goûter? Le papa revient avec des feuilles vertes roulées, du bétel. A l'intérieur, un gélatine rouge. Cornélie met la chose en une fois dans sa bouche, en insistant un peu pour que tout rentre et je comprends tout de suite que là n'est pas la méthode… Elle devient rouge, et toute silencieuse, elle me regarde avec de grands yeux. Je prends une petite bouchée, et j'ai l'impression d'avoir la gorge remplie du contenu de 5 bouteilles de produit pour les toilettes. C'est sucré en effet, et je sais maintenant à quelle épice sont parfumés nos détergents. Le problème, c'est qu'au début, c'est extrêmement puissant et qu'ensuite, c'est extrêmement long à avaler (la chaux parait-il). Il faut mâcher, mâcher, mâcher, mâcher, mâcher (en gardant le sourire) mâcher mâcher mâcher. Puis, comme c'est la troisième et dernière bouchée, qu'on a déjà fait l'effort d'avaler pour les deux premières, discrètement, prendre un Kleenex sur la banquette arrière, et recracher.
On a beaucoup ri, et je crois que c'est de là que date mon amitié pour Cornelie. J'aime beaucoup les gens qui n'hésitent pas avaler ce qu'ils ne connaissent pas en une bouchée confiante.
Ma kokoteuse - Cornelie
Elle a une coupe à la Chicago années 30, on a envie de l'appeler Colette. Elle est dans la trentaine et elle travaille pour les cartes gratuites « boomerang » distribuées dans les magasins chics.
La seule chose que je lui reproche c'est sa musique hollandaise. Sinon, elle est tendre, attentionnée, respectueuse. Ce que j'aime par-dessus tout c'est son attitude envers les chauffeurs de rickshaws. Elle a un jour fini par m'avouer que sa partie préférée de la journée, c'est marchander le prix de sa course jusqu'au boulot le matin.
Et oui, elle aborde la chose avec un air résolu, elle se bat pour le bon prix, "normal price, indien price" explique t'elle au chauffeur. Elle discute, discute, part, revient et accepte. Mais elle a toute une éthique du rickshaw dont je commence seulement à percevoir les règles. Si le rickshaw a proposé un bon prix dès le début, il mérite d'avoir une récompense à la fin de la course, s'il a une bonne tête aussi, s'il accepte de faire la course au compteur aussi, s'il ne trouve pas tout de suite l'endroit aussi. De sorte que je la considère maintenant comme une sainte des conducteurs de tuk tuk, dure, mais juste, un peu sévère mais clémente, elle semble décidée à s'attaquer à elle seule à la flambée des prix pour occidentaux appliqués par les 100 000 chauffeurs de la ville et au manque de tolérance et de courtoisie des européens a leur égard.
Elle a aussi ce même type de règles pour les mendiants, particulièrement avides d'occidentaux en rickshaws aux feux rouges. Quand je suis avec elle, je dois faire attention de ne donner qu'à ceux qui correspondent à son baromètre de méritants.
Les petites filles qui font des numéros de cirque oui, celles qui ont des bandages aux pieds non (c'est du faux), les vrais handicapés qui n'ont vraiment plus de bras ou de jambes oui, les autres non, les petits vendeurs non (elle n'a besoin ni de serpillière orange, ni de farces et attrapes, ni de magazines business), quand aux veuves et mères, cela dépend plus, j'ai l'impression, du niveau d'insistance. Cela dépend donc aussi de la longueur du feu. Il y a aussi tout un barème de prix. Le moins de membres, le plus de sous, pour le reste, ce n'est pas encore tout à fait clair. J'y travaille.
En matière de bagshish, je dois dire que j'ai un petit faible pour les vendeurs de magazines, qui du haut de leurs sourires, de leurs dents aussi blanches que leurs vêtements sont bruns de poussière, brandissent avec conviction leurs magazines « Good housewife », « Business Today » et « Your guide to a good sexlife » du dernier numéro de « Cosmopolitan »… J'ai toujours de super conversations incompréhensibles avec ces petits gars, qui me saluent longuement quand le feu passe au vert, même s'ils ont toujours les poches vides.
En Inde, j'Aime
- Que les « v » et les « w » en hindi –anglais (Hinglish) se prononcent comme les « b ».
- La maison de Sanjit où plusieurs grandes fenêtres s'échangent leurs courants d'air.
- Les voix graves, posées, mélancoliques de la musique traditionnelle.
- La pluie qui prévient à peine avant de s'effondrer. Quelques gouttes, comme pour respecter d'anciennes lois non écrites de déclaration de guerre et puis, sans attendre de réponse, elle s'abattent sur la ville, assaillant chaque extrémité de la route de manière menaçante. A la lumière des phares, des centaines de dents s'abattent sur les routes qui brillent. Un nuage de brume, une couche d'ozone s'élève au-dessus du goudron. Je me serre alors au milieu de la banquette de mon rickshaw, l'eau me lèche les cuisses et arrive vite jusqu'aux chevilles du bolide. Les automobilistes ont abandonné leurs montures pour se réfugier sous les abribus.
L'autre jour, j'ai rencontré un jeune universitaire indien, totalement nerd et charmant dans la maison de Nehru (très belle maison, grand jardin à la coloniale et super vieilles photos). On a ensuite visité ensemble la villa de sa fille, Indira, et puis au moment de rentrer, on a partagé un rickshaw qui s'arrêta deux minutes en chemin dans un magasin. Il commence à pleuvoir et le chauffeur nous abandonne à notre sort, dans ce coin perdu de la ville. On attend, on attend, la pluie tombe avec une violence incroyable, tendre un bras, une jambe hors de l'abri, c'est se recevoir une baignoire… Finalement, on s'élance, on a de l'eau jusqu'aux chevilles, on court à contre-courant du fleuve qui pousse sur la route. On arrive enfin sur un grand boulevard, je perd une de mes sandales dans le déluge, on court en rigolant la rechercher, et alors, 2-3 personnes dans des rickshaws s'arrêtent pour nous aider, nous prendre avec, on saute dans un rickshaw, et on éclate de rire comme de vieux amis. Et puis on est rentré chacun chez soi et je ne sais pas comment il s'appelle.
à Mes collègues techniciens, cuisiniers, éditeurs, informaticiens qui font la route avec moi le matin pour le boulot en écoutant sans complexes, je dirais même avec enthousiasme, les voix stridentes et rythmes édulcorés des chants d'amour et paillettes de Bollywood. Et puis l'autre jour, dans l'ascenseur, un homme d'affaire à l'air aussi sérieux que son costume montre un petit lapin, sur une affiche à ses collègues, tout aussi importants. Il s'exclame « oh, how cute the rabbit ! » et les autres hochent la tête avec entendement comme s'il venait d'annoncer que tel stock option allait monter en bourse demain.
- Les trains de nuit sont comme des cages, tout est nu et ouvert
De dedans à dehors, de grandes fenêtres par lesquelles on peut passer un bras, par lequel la veuve, d'un mouvement circulaire entre mon tee-shirt, son ventre et sa bouche, demande des dernières roupies avant le départ du train. Par lesquelles passe l'air frais de la nuit qui tombe, les courants d'air du lendemain qui se fabriquent, et tous les bruits de la banlieue de Delhi… Le paysage s'aère, on passe ponts et rivières et ça devient plus calme. La cage ronronne le long des villages, indiscrète, elle s'invite presque sur les places, entre les maisons. Doucement les lumières s'y allument, les champs se vident, suivis des rues et des villages. On avance si lentement, si patiemment qu'on entend presque le bruit des grillons. C'est comme une promenade en campagne.
Dedans, le hoquet des ventilateurs installés au dessus de nos têtes, eux aussi dans des cages. Il y en a presque un par passager, 5 ou 6 par « compartiment », mais un ou deux seulement s'époumonent. Compartiments ? Pas vraiment, il n'y a pas de portes, pas de cloisons, juste des lits qui se croisent et se superposent, qui semblent rentrer le ventre pour laisser passer la nuit et le souffle des ventilos.
Et puis des hommes passent avec du tchaé, du café, des biscuits. Ils sont au moins 15 à arpenter le train, entre eux ils semblent avoir réglé une amplitude de son pour leurs appels a la consomation, mais chacun s'est trouvé un cri, un dérèglement des cordes vocales a lui qu'il pousse sans cesser. L'un met l'accent sur « tttcchh », l'autre sur « aaaa », le troisième sur « ééééé ». Et alors dès que les notes de l'un s'éloignent, celles du suivant approchent et grimpent. Et ils semble espérer qu'entre celui qui le précédait trois pas devant et lui-même, les passagers auront changé d'avis, qu'une soudaine irrésistible envie de thé les aurait pris a la gorge, ils ne voulaient rien il y a moins d'une minute, maintenant si et c'est sur lui que ça tombe. 5 roupies, par pour le précédent, pas pour celui de derrière, pour lui.
- Les promenades dans Delhi
- On est ce qu'on mange, je devrais prochainement devenir molle et blanche comme les yogourt (« dahi ») que je consomme en quantité, salés, sucrés ou épicés, plus ou moins liquides …
Je n'aime pas
- Les inévitables douches froides à 6 heures du matin, mais ça peut contribuer à ralentir le processus de yaourtisation.
- Les klaxons.
On pourrait croire que certains chauffeurs sont parvenus à insonoriser leurs véhicules. Ils laissent la main sur le klaxon et semblent l'oublier là, sans pour autant paraître le moindre du monde dérangés par le vacarme insupportable qu'ils font. Il y a une autre race de klaxonneurs qui eux, klaxonnent vite souvent, plus ou moins en symbiose d'ailleurs avec leurs coups de frein ou d'accélérateur. J'observe ces deux types d'individus avec un mélange d'incompréhension et de haine. Malheureusement ils ne me voient pas souvent et ma résolution de les dégoûter un par un de cette mauvaise habitude reste assez infructueuse. Un soir, le trafic de Delhi était tout à fait inacceptable, et l'attente était rendue plus désagréable encore par les coups de klaxon d'un voisin de voiture. Un gros monsieur moustachu. J'ai osé accompagner mon regard sévère d'un mouvement de la main que je traduirais à peu près en « oh oh jeune homme, calme tes ardeurs, t'as l'air d'un con frustré ». C'est là que Sanjit m'engueule en me disant que je suis inconsciente, qu'il ne faut surtout pas commencer une bagarre dans le trafic, que le gars pourrait très bien sortir de sa voiture et nous tabasser, c'est pas le moment et ça n'en vaut pas la peine.
J'en suis presque tombée de ma chaise de passager. J'ai entendu par après qu'en effet, lorsqu'un chauffeur de bus renversait un piéton ou une mobylette, il arrêtait le bus, sortait en courrant et partait le plus loin possible. Les gens prennent parfois la justice entre leurs mains et s'il n'a pas le bon réflexe et que l'accidenté s'avère grièvement blessé ou pire, le conducteur risque beaucoup de se faire tabasser à mort par les passagers enragés/choqués/échauffés. Depuis, je repère dans les journaux presque chaque jour, un incident dans lequel les « mobs », le peuple enragé prend la justice entre les mains. Un vol, un viol, un meurtre et souvent, les villageois tueront celui qu'ils prennent pour responsable. Si par bonheur il y a photos ou vidéos à l'appui, elles tourneront en boucle pendant toute la journée sur nos chaînes télévisées.
- La hiérarchisation de la société. Du moins au travail,
Un journaliste sera désagréable envers son caméraman, qui à son tour le sera à l'égard du chauffeur, qui s'en prendra aux gardiens de sécurité.
- Au resto, je mange doucement et me retrouve parfois en train de finir mon repas alors que les autres attaquent leurs additions. Aller au restaurant en Inde, c'est pour manger un point c'est tout. Les serveurs sont formés pour ça et semblent éprouver une certaine fierté lorsqu'ils ont repéré qu'il s'agissait de votre dernière bouchée et qu'ils sont parvenus à vous retirer l'assiette avant que vous ne l'ayez avalée.
Ca se passe comme ça chez CNN
- Il semblerait que je suis maintenant devenue copine avec toute l'équipe du plateau, ils me sourient gentiment, me disent « hi how are you ? » le matin, et m'appellent par mon prénom. De mon côté, je commence à faire la différence entre les gens des shifts du matin, du soir, ceux des différents desks, les éditeurs et les journalistes. Je connais tous les prénoms des 5 personnes de l'International desk. Encore un an ou deux et je devrais me familiariser avec ceux des 45 autres occupants du plateau.
- Je suis assez complice avec la nana des toilettes. Elle est postée devant la porte toute la journée et me salue à chaque fois que j'y vais. Quand j'arrive tôt, je la trouve parfois en train de se changer, de déplier avec soin les 1000 nœuds de son sari coloré pour enfiler sa tenue grise, sans visage de technicienne de surface. Malheureusement, je l'aime beaucoup moins depuis que j'ai des tracas digestifs. Je n'ose pas dépasser mon quota journalier de passage, surtout pas à 15 minutes d'intervalle. J'ai donc eu l'occasion de fréquenter les nanas des toilettes de 6 autres étages à qui je rends visite en alternance pour faire comme si de rien n'était.
- Je commence à mieux connaître les programmes de la chaîne et donc les présentateurs vedettes. Parfois le matin, j'emprunte la même voiture qu'une d'elles (c'est rare, la hiérarchie veut qu'autant que possible, elles soient seules dans leurs voitures avec chauffeurs). Et puis je parle régulièrement avec un des présentateurs qui me donne de très bons conseils pour mes histoires. Il est brillant, passionnant. Je féliciterai à l'occasion le super chef de tous les chefs pour ses compétences en reconnaissance de talents.
- Tout ça pour dire que j'ai commencé à faire des histoires moi-même … Je propose un sujet, je pousse un peu, j'insiste et on m'attribue cameraman et chauffeur. Et à ma plus grande surprise, en ralenti sur image ça donne ça :
Moi qui sort d'une voiture avec chauffeur, avec des talons et des boucles d'oreilles, l'air est chaud, comme partout dehors à Delhi, c'est la foule. Moi qui m'avance avec assurance, mon carnet de notes en main, et mon cameraman qui me suit. Moi qui fait des FTC (face to camera) à l'américaine avec un gros micro pour faire des conclusions inutiles, le regard droit dans la camera, le grand sourire et les mains qui gigotent avec autorité.
On est d'accord, l'abus de ce type de journalisme peut nuire à la santé.
Un autre reportage : les frères jumeaux de Barelly
Il était une fois deux jumeaux qui avaient épousé la même femme. Il était une fois des tabloïds anglais qui pensèrent que ça pourrait divertir leurs lecteurs. Et Sanjit fut envoyé en reportage pour prendre des photos. Pour moi, le choix entre un voyage de deux jours à la recherche des jumeaux et la sélection des vidéos de victimes d'ouragans encore et encore pour CNN dans une grande pièce pleine d'air conditionné? Je partis donc avec Sanjit. Il se trouve que ces fameux jumeaux, même s'ils étaient allé a l'université avaient ensuite décide de revenir vivre près de leurs parents a la campagne, dans l'Uttrah Pradesh. 500 kilomètres de Delhi, c'est aussi 8 heures de voiture au gré de l'humeur des routes et leurs crevasses.
Et bien c'était super, voir défiler l'Inde, qui ne se contente pas de voitures sur ses routes. L es femmes viennent aux fenêtres,tendre leurs bébés et secouer leurs mains contre la vitre. Ils dorment ou se laissent faire, comme morts, se rappelleront-ils de leurs premiers mois passés à happer les trous d'air entre les véhicules qui passent ? On sort de la ville. Les buffles sont priés de rester sur la droite, il faut attendre longtemps le passage de trains pour le reste… C'est de l'impro. Les magasins défilent, on y vend toutes sortes de produits qui se sont habitués à la chaleur, mais semblent encore dépaysés, venus d'ailleurs sur les rayons. Seuls les fruits et légumes ont vraiment l'air chez eux et trônent à l'avant de la boutique. Les maisons de toutes les couleurs, les temples roses bonbons, verts fluo, plantés ci et là, et qui poussent avec plus d'intensité à mesure qu'on approche du Gange. Sur la route, au moins 6 vestiges d'accidents graves. Des camions renversés, des bus ratatinés, éventrés, des voitures plongées dans les arbres, dans les rigoles et puis des chiens morts, tous les quelques kilomètres. Il n'y aurait que 30 ambulances à Delhi. Je n'ose pas imaginer quoi et quand vient chercher les accidentés de ces routes perdues.
On est partis à l'heure du début des classes à Delhi et arrivé en même temps que la sortie des écoliers de Barelly. Mais la lumière pliait déjà bagages et le village était encore à plus d'une heure de route. Il est tout à fait déconseillé de parcourir les campagnes de l'Uttrah Pradesh une fois la nuit tombée, il s'agirait d'un des Etats les plus dangereux de l'Inde, connu pour ses troupes de brigands sanguinaires.
C'est alors qu'on décide de…
...faut encore que j 'ecrive la suite,
very soon!